Dêmos et Krátos sont dans un bateau… Dêmos tombe à l’eau, que reste t-il ?

L’état nous injonctionne :

« Toi peuple, tu es verni de vivre en « démocratie ». Fais de ce terme un principe et fais-le tourner à tes amis (mention « j’aime », sur facebook).

Moi, défenseur de la veuve et de son orphelin, m’en vais sauver les peuples de l’oppression et de la dictature (sous-titre : des copains riches qui ne veulent pas me prêter leur pétrole, juste leur yacht, les salauds).

Peuple, je te donne l’illusion du pouvoir (participatif) et te laisse danser le samedi en discothèque. Moi, l’Etat, je fais ce que je veux avec mes cheveux (si tant est qu’il en reste des cheveux à l’Etat, qui est composé essentiellement de calvities)

Le cas échéant et si vous ne rentriez pas dans les cases disponibles, nous vous remercions de perdre toute dignité en appelant la boîte vocale prévue à cet effet.
Vous ne risquez pas de bousculer nos ambitions
(devenir riches, partager le pouvoir entre riches, créer des familles et des clubs de riches), car nous vous donnons l’assurance que nous vous endormirons encore et toujours avec de belles histoires imaginées par nos conseillers en communication (et aussi, spéciale dédicace à David Pujadas et Evelyne Délhiat).

Bien cordialement, l’Etat, serviteur de ses propres intérêts. »

Le récit, c’est à la fois la faiblesse et la force de l’humain.
On vous raconte une histoire, vous y êtes sensible.
On vous inclus dans cette histoire et vous êtes déjà passé de l’autre côté du miroir…

On vous raconte cette même histoire depuis votre naissance et vous en serez pour longtemps porteur.
Vous aurez été ce qu’on appelle « formaté ». En langage informatique ça veut dire « vidé » de toutes vos connaissances et données, ne parlant que votre propre langue. Dépossédé de votre intuition, de votre ressenti initial.
Déconnecté. Débranché, littéralement dézingué.

Vous y croyez vous, à l’histoire de Dêmos et Kràtos ?
En tout cas, si elle existe, ils ne firent pas beaucoup d’enfants à la fin, on dirait…

De l’usage du klaxon au Vietnam

Hanoi, mars 2012. Pas l’ombre d’une auto-école. A croire que le permis s’acquiert avec l’expérience de la route. Pour le code, je crois que c’est pareil. Mais peut-être que je me trompe…

Petit manuel de la conduite vietnamienne à travers mon regard d’occidentale…

Quand on conduit au Vietnam, il faut avant tout s’assurer d’avoir un klaxon en état de marche. On peut à partir de ce moment se considérer prêt à affronter les milliers d’autres véhicules qui eux aussi se sont assurés au préalable que leur avertisseur sonore fonctionnait.

Le klaxon sert à diverses choses, mais il vise toujours à prévenir les autres véhicules de sa présence. Par exemple : « Attention, je suis en train de te doubler ! Surtout ne t’avise pas de faire un écart, ça pourrait t’être fatal ! ». Ca, c’est valable pour les voitures aussi bien que pour les motos, les bus, les cycles, ou même les piétons, les chiens, les bœufs, les mecs qui font des travaux sur le bord de la route, les commerçants ambulants ou toute présence qui pourrait représenter un obstacle ou un frein au véhicule en train de klaxonner. D’ailleurs, une des règles qui semble prédominer sur les routes vietnamiennes, c’est « évite d’user tes freins, use plutôt ton klaxon ! ». Je ne sais pas, peut-être que ça coûte très cher de changer les freins.

Ce qui est drôle au Vietnam, c’est qu’il existe plusieurs mélodies de klaxons. Au milieu des centaines de coups de klaxons qu’on entend à la minute, c’est presque agréable d’entendre un son différent. Je ne sais pas, peut-être que les conducteurs aux klaxons alternatifs sont conscients du bien-être de ceux qui les entourent… ou peut-être est-ce tout simplement une façon vietnamienne de se démarquer. Toujours est-il qu’il n’existe (à ma connaissance) pas plus de trois ou quatre klaxons différents. Mais je n’ai pas entendu la Cucaracha.

Quand un véhicule à moteur voit sur sa trajectoire un bipède, quelle que soit la nature et le poids de la charge qu’il transporte, il utilise son klaxon. Le message est si efficace et le quidam si conditionné qu’il ne perd pas une seconde pour se décaler ou sauter dans le premiers talus ou fossé venu. Le message a le mérite d’être clair, mais le problème c’est que les routes sont rarement vides et les passages piétons extrêmement rares. Traverser la route relève donc d’un véritable sport, et réussir à se retrouver sur le trottoir d’en face représente un réel exploit.

S’aventurer sur une route au Vietnam en tant que piéton a donc la particularité de conjuguer un maximum d’émotions en un minimum de temps. D’abord, la perplexité. Comment je vais réussir à passer de l’autre côté si tous ces véhicules (des motos en majorité) ne ralentissent pas ? Ensuite, le défi. OK, ils y arrivent, tous les vietnamiens, alors moi aussi je devrais en être capable ! Puis, une fois les premiers pas effectués, la peur. Et très très vite, l’effarement. Celui-là même qui en fait oublier la concentration et la raison, deux notions indispensables pour traverser une rue vietnamienne en toute sécurité. Enfin, une fois le trottoir d’en face atteint, le stress fait place à l’exaspération. Nom de ?!?, ils savent vraiment pas conduire, ils ont aucune notion du danger ou quoi ? Et rapidement le soulagement. Ouf, cette fois encore je m’en suis sortie…

Inutile de dire qu’après une journée de marche dans Hanoi, il ne reste plus qu’à se reposer un bon coup et oublier le bruit des klaxons nocturnes qui viennent bercer les rêves des touristes…

Fishing Auntie

Les voyages sont toujours l’occasion de rencontres. Souvent impromptues, parfois désagréables, d’autres fois inoubliables. Jamais dénuées de conséquences, de la simple réflexion à la véritable remise en question. On dit que voyager permet d’apprendre à mieux se connaître.

Knysna, Afrique du Sud, août 2009

Au Waterfront, on dirait que les décors sont créés de toutes pièces. Les inégalités sociales se sont évanouies, les ordures envolées, les pauvres volatilisés. Un véritable Truman Show sud africain… mais les coulisses ne sont pas loin…

Quelques pas, des bateaux de plaisance, puis un ponton, moins clinquant. Quelques déchets réapparaissent, probablement emportés par les vaguelettes des embarcations parties explorer la somptueuse nature sauvage des alentours… Au bout du ponton, un pêcheur. Ou plutôt une pêcheuse. Et pas un bruit, sauf peut-être le cliquetis de l’eau, froissée d’une brise légère. Quasi transparente, elle doit receler de jolis trésors de poissons. Nous nous approchons pour voir si ça mord. La pêcheuse reste impassible, les yeux rivés sur son fil de nylon. Elle n’a pas de canne : elle pêche à la ligne, pour de vrai. Sous le soleil cuisant, elle est chaudement vêtue. Sweat sans forme, longue jupe épaisse, sandales et chaussettes. Seule une casquette pour se protéger. De longues minutes passent et Matthieu s’assoit. Je décide de m’approcher, hésitante.

Je me trouve à moins d’un mètre de la femme, mais rien n’y fait, elle continue à m’ignorer, visiblement absorbée par son activité, ou peut-être indifférente à ma présence… Toutes les deux minutes, ses mains courent sur le fil de nylon, ses doigts cornés tricotent jusqu’à ce qu’ils atteignent l’hameçon. Il est vide, la plupart du temps. La femme fouille alors dans son vieux sac plastique qui git sur le sol, et en sort une crevette dodue dont elle arrache la tête. Elle l’accroche à l’hameçon, puis se met à faire tournoyer la ligne dans les airs à la manière d’un lasso, et le lâche au moment opportun : neuf fois sur dix, les petits plombs font un plouf à à peine quelques centimètres devant l’un des bateaux de plaisance qui sont amarrés là, à une quinzaine de mètres.

Enfin, je me décide à aborder la femme. Ça fait déjà un bon quart d’heure qu’on l’observe. En anglais, je lui demande si elle a attrapé des poissons. Elle me montre vaguement un autre sac plastique qui traîne. Je l’ouvre et y découvre trois petits vertébrés encore frémissants. Je lui demande si elle compte les manger. Bien sûr! Elle n’est pas là pour le plaisir, elle est là pour nourrir son fils de 8 ans. Il est bien 12h30, et elle fait le pied de grue depuis le matin. Elle restera même plusieurs heures encore. Le Waterfront pompeux, les embarcations, le ponton, c’est son pain quotidien : elle conduit son fils à l’école à pieds et vient ensuite ici, avec sa ligne, ses appâts, ses quelques petits plombs et ses hameçons.

Je tente de lui apprendre mon prénom. Eloïse. Difficile à prononcer. J’insiste, elle retente, m’accorde un sourire, un rire timide. Elle préfèrera « Sissy ». J’approuve. A son tour, elle essaie de m’apprendre son prénom. Eeeevon… Eeeedan… Eeeethen… A vrai dire, je ne me souviens pas de son prénom, ni de celui de son fils dont elle m’a fièrement parlé. La communication est un peu difficile, mon anglais teinté d’accent français la déroute. Son anglais à elle n’est pas très bon non plus. Noire, elle doit appartenir à une des nombreuses ethnies qui font la diversité de l’Afrique du Sud et parler une autre des onze langues officielles du pays. Pauvre, elle n’a pas dû aller à l’école.

Les présentations faites, je me sens plus à l’aise, elle plus curieuse, plus prompte à partager l’instant. Elle attrape un petit poisson. Je frétille. Elle, imperturbable, le détache et le met dans son sac. Accroche un bout de crevette. Fait le lasso. Attend. Toutes ces crevettes, c’est elle qui les a pêchées. A marée basse, elle dépose des petites boites de conserve retournées sur la plage. La fois suivante, elles sont remplies de crevettes, et pas des moindres : de belles gambas qu’on aimerait voir grillées dans son assiette.

J’aimerais bien prendre cette femme en photo. Elle me fascine. Matthieu aussi a l’air fasciné. Il est resté à l’écart et nous observe. Je demande à la femme si ça la dérange que je la photographie. Elle me demande pourquoi, ne se trouve pas digne d’intérêt, ne comprend pas. Simple envie, beauté du lieu, souvenir de la rencontre. Mes arguments la convainquent.

Ça mord! Elle fait le lasso. Ça remord! Trois poissons en dix minutes! Je lui fais part de mon admiration. Pourtant aujourd’hui, la pêche n’a pas donné grand chose. D’habitude, elle en attrape plus et parfois, ils sont bien plus gros. Il faut d’ailleurs rester discrète : les poissons sont si petits qu’il faudrait les rejeter à la mer. Au diable les quotas.

Un homme arrive du bout du ponton. Le sourire radieux, il fait une accolade à ma nouvelle copine. Elle pourrait être sa mère. Ils amorcent une conversation dans un dialecte qui me met la puce à l’oreille. On dirait de l’afrikaans. Je dois me tromper. Dans un anglais un peu plus correct, il m’explique que cette femme, il l’appelle « Auntie ». Aucun lien de parenté, mais ils se connaissent depuis longtemps, grâce à la pêche. Je leur demande quel dialecte ils parlent. Afrikaans. Je suis troublée. Il n’y a pas que les blancs qui parlent afrikaans? Faudra que je relise mes guides…

Ça fait bien 1h30 qu’on est là. Moi à discuter, Matthieu à nous observer, comme si cette rencontre était réservée aux femmes. L’arrivée de l’homme me rappelle bizarrement à la réalité. Il est temps de mettre un terme à ce moment partagé. Je montre les photos à la femme sur l’écran de mon appareil numérique flambant neuf. Elle a l’air contente, mais ne comprend toujours pas.

Au revoir. Bon retour en France. Bonne chance pour la pêche. Sourires. Et nous rejoignons le bout du ponton, la terre ferme, le Waterfront. L’autre réalité.

A (re)lire sur liberation.fr