Grand Chaperon Rouge

Le petit chaperon rouge avait perdu sa mémé. Engloutie. Dévorée. Littéralement bouffée.

Ca tombait mal, parce qu’elle l’aimait bien, sa mémé. Et puis bon, déjà que c’est pas facile de faire le deuil d’un proche, alors quand en plus il reste des bouts de mémé sur le tapis de la chambre et du sang autour de la bouche du loup, y a vraiment de quoi traumatiser un gosse…

Et bien c’est ce qui est arrivé…

Fini la féérie de la forêt avec tous ces gentils petits animaux qui font une haie d’honneur aux jolies petites filles qui passent par là en fredonnant des chants naïfs à tue-tête et en cueillant des baies roses fluo pour en faire de bonnes tartes…

Bienvenue dans l’enfer du traumatisme, quand le bitume défoncé et les buildings désaffectés deviennent les composantes du paysage d’un conte qui a mal tourné…

Illustration : Joran Tabeaud

Dans le monde de Grand Chaperon Rouge, les chiens errants lacèrent les poubelles qui jonchent les arrière-cours puantes et les poivrots viennent dégueuler leurs tripes sur les trottoirs, lieux où Grand Chaperon Rouge passe la majeure partie de ses soirées. Elle en connaît un paquet, des trottoirs différents, parce qu’elle a pris l’habitude de changer de spot pour éviter de se faire choper par les flics. La garde-à-vue n’a pas vraiment de secret pour elle, ça lui donne l’occaz de boire un peu d’eau pas trop croupie gratis et de pisser ailleurs que le cul nu dans la rue, mais bon ça empêche de bosser et de gagner des ronds… alors si elle peut s’épargner un ptit séjour au trou, ça l’arrange…

Ses clients l’appellent Grand Chaperon Rouge parce qu’elle met toujours sur sa tête la capuche de son vieux ciré ocre, même quand il ne pleut pas. C’est pour cacher ses trois poils sur le caillou, parce qu’avec la vie qu’elle a mené, elle a chopé la pelade… Et puis elle se dit que son capuchon, c’est un peu ce qu’il lui reste de dignité…

Le jour, Grand Chaperon Rouge dépense le peu de fric qu’elle a gagné en tapinant pendant la nuit. Quand elle est arrivée en ville des années-lumière plus tôt, une vieille pute l’a prise sous son aile et lui a tout appris. C’est elle qui lui a montré comment préparer la meilleure mixture de colle à sniffer avec le moins de thunes possible. Mais le problème avec la colle, c’est que ça fait effet pas assez longtemps. Elle a bien essayé le crack, mais vue sa descente ça revenait trop cher. Alors elle se rabat sur la colle.

Ce soir-là, il fait un froid de canard et Grand Chaperon Rouge est trempée sous son parapluie qui prend la flotte. Elle sait bien qu’avec un temps pareil, les rares habitués qui viennent s’amuser avec elle sont soit en train de se murger au rade miteux de la rue principale, soit en train de décuver en sirotant une binouze devant un match de catch.

Grand Chaperon Rouge décide de s’arracher de là et de rejoindre son campement. Elle traverse la route et pas de chance, un taxi la dégomme. Il a même pas eu le temps de freiner : avec la buée et la pluie, il avait rien vu.

Ce soir-là, y a personne dans les rues. Le chauffeur de taxi repart en trombe. Grand Chaperon Rouge gît sur le macadam, le corps démantibulé. Son sang ruisselle le long du trottoir et s’écoule dans le caniveau.

Dans les égouts, une colonie de rats se forme. Ils remontent la rue en suivant le filet de sang, et se ruent sur la chair à vif, comme des mouches le feraient sur une merde. Ca faisait un bail qu’ils ne s’étaient pas offert pareil festin.

Moralité : Même si tu nais dans un conte de fées, méfie-toi, tout n’est pas gagné…

Pointeur d’élite

Murmures, ricanements étouffés, sourires en coin…
Voilà que le terrain de boules est sujet à l’agitation. A quelques mètres, accoudés au bar, même les habitués ont levé les yeux de leur pastis. Quelque chose d’intéressant semble se tramer en plein milieu de la place.
Probablement encore un coup d’André, pointeur d’élite…

Quand viennent les beaux jours et avec eux les touristes parisiens, André passe ses journées sur la place, ravi de voir défiler ceux qu’il appelle les amateurs, de jeunes boulistes en pleine fleur de l’âge, arborant Marcel moulant et exhibant leur lève boules dernier cri, de quoi faire frémir la fine fleur des tâteurs de boules parisiens. Attifées à la dernière mode, leurs midinettes font mine de ne pas remarquer les regards baladeurs, trop occupées à zieuter l’arrivée d’un SMS sur leur téléphone mobile.

Pour André et ses acolytes, l’été c’est la panacée. Ouvriers pour la plupart, ils préfèrent passer leurs vacances chez eux dans leur village de Provence, plutôt que de se risquer ailleurs. Ici, au moins, ils sont certains d’avoir le soleil et les amis. Le dépaysement pour eux, c’est le branle bas de combat des touristes qui pénètrent dans le village, leur 4X4 pour cheval de Troie.

André et sa bande deviennent alors le clou du spectacle, la cerise sur le gâteau, pour tous ces éphémères villageois déjà éblouis par les ressources que recèle la région. A leur retour de vacances, tous ces touristes pourront raconter à leurs amis parisiens pressés qu’ils ont visité un village provençal typique avec des personnages pittoresques, et qu’ils ont même eu l’occasion de partager un pastis avec des boulistes hors pair. Ils pourront fanfaronner d’avoir touché du doigt une autre culture et, d’un accent du midi maladroit, pourront même lâcher un extraordinaire « Bonne mère, il va arrêter de m’escagasser, celui-là!? » ou une variante du genre, qui leur vaudra l’admiration de leurs pairs.

Tout ça, André et ses compères le savent bien. En revanche, ce que les touristes ignorent, c’est que l’as du point et ses amis n’ont pas les yeux dans leurs poches quand les minettes arrivent perchées sur leurs hauts talons. Pire, les touristes sont à mille lieux de s’imaginer que l’arrivée de la période estivale suscite parmi les villageois d’exceptionnels remue-méninges. C’est toujours le même cirque : à celui qui trouvera le meilleur stratagème pour faire découvrir aux autres la couleur de la petite culotte d’une de ces demoiselles. Une véritable galère pour certains. Pas pour André.

Quand il s’estime suffisamment bien entouré, il prend sa pose de professionnel, feint de mesurer le sens et la vitesse du vent, fixe le cochonnet et pointe en prenant soin de semer le doute quant à qui va marquer le point. Abreuvé de pétanque depuis le berceau, André place la boule où il veut. Nonchalamment, il s’approche alors des boules qui font débat, tire de sa poche la vieille ficelle qui ne le quitte jamais, et mesure. Ses acolytes rouspètent, font mine qu’ils ne sont pas d’accord, comme convenu, pour attirer les foules. Tout le monde au village joue le jeu, discute le point. Incarnant son rôle de mentor à la perfection, André en profite pour placer quelques conseils, prenant les jeunes femmes à témoin, les invitant à se baisser pour leur montrer le millimètre objet du litige imaginaire.

Les sourires en coin, les ricanements étouffés, les murmures vont alors crescendo.
Du côté du bar de la place, les habitués savent que c’est sûrement encore un coup de maître d’André. Ils affichent un sourire complice et zappent sur une autre chaîne, en attendant le prochain attroupement.

Silence au crépuscule

Maria avait toujours vécu à Paris. Un Paris haut, un Paris long, un Paris profond. Un Paris plein d’Histoire et surtout d’histoires, qu’elle aimait saisir pour alimenter son imaginaire gourmand.
On expliquait son éternelle solitude par son handicap. Sourde de naissance, elle avait toujours suivi l’école à la maison, loin du collège où les adolescentes de son âge connaissaient sûrement leurs premières histoires d’amour.

Couchée à plat ventre sur le rebord du toit terrasse de son immeuble, les yeux rivés sur la rue en contrebas, Maria incarnait tantôt l’espionne, tantôt la lucide rêveuse. Elle connaissait son quartier comme sa poche, du morceau de moulure fêlée de la façade du bureau de tabac, aux mimiques disgracieuses du cuisinier du restaurant du coin de la rue qui sortait toutes les deux heures fumer sa cigarette roulée. En trois minutes trente sept exactement.

Le moment préféré de l’adolescente, c’était juste avant la nuit, à l’heure où le décor s’anime crescendo, où les lumières s’allument une à une, où les gens affairés regagnent leur domicile, cocon douillet au cœur du tumulte urbain. Aux fenêtres, on pouvait bien sûr distinguer des silhouettes, mais Maria s’interdisait de les fixer. Pas question pour elle d’entrer dans l’intimité de ses voisins.

L’unique écart qu’elle s’accordait, c’était d’observer une femme assise devant son piano. Le filtre rouge tamisé du rideau laissait deviner le buste ondulant, et Maria se représentait les notes flottant au-dessus du noir et blanc des touches. La femme passait des heures à jouer et Maria ne s’en lassait jamais. Les sons, elle se les imaginait, ectoplasmes dansants dans un univers onirique qu’elle se fabriquait. La silhouette spectrale de la pianiste devenait musique, et Maria s’en contentait. Un jour, à l’heure où le spectacle des couleurs commence, Maria avait rejoint son poste habituel, mais la femme n’apparut pas. A la place, la longue et fine silhouette d’un homme fonça vers le piano pour en soulever le couvercle. Il en sortit une enveloppe qu’il glissa dans la poche intérieure de son manteau. Avant de partir, il jeta un regard à la fenêtre. Du côté de Maria. La jeune fille bondit en arrière et le cœur battant, fila retrouver ses parents pour dîner.

La sonnette de l’appartement vint chambouler le bon déroulement du repas. La simple vision de l’ampoule signalant que quelqu’un était en train de presser le bouton figea Maria. Le père parti ouvrir la porte, revint quelques secondes plus tard suivi d’un homme. La silhouette longiligne se présenta :
« Jean Edifor, professeur de piano au conservatoire ».
La mère demanda :
« Bonjour… Et… que nous vaut votre visite? »
L’homme n’eut pas le loisir de répondre, le père de Maria enchaîna :
« Il m’a dit qu’il était vnu voir la ptite parce qu’elle pourrait l’aider! Jsais pas en quoi, mais j’ai hâte de lsavoir!»
La mère invita l’inconnu à s’assoir et expliqua la situation à sa fille en langue des signes. Maria, soulagée, exprima sa curiosité de connaître la suite. Jean Edifor poursuivit pendant que la mère signait :
« Ma collègue et amie, Eléonore Iogonovitch, vit au numéro 38 de la rue Bayard, juste en face de chez vous. Peut-être l’avez-vous déjà rencontrée? »
Les parents firent non de la tête. Maria, absorbée par les gestes de sa mère, n’en revenait pas. Jean Edifor se tourna vers elle :
« En tout cas, toi, tu dois la connaître. Depuis quelques mois, elle a remarqué que tu passais de longs moments penchée sur le toit de cet immeuble. La première fois, elle a eu peur mais elle s’est vite habituée à ta présence…»
La mère de Maria, gênée, tenta de justifier les habitudes peu ordinaires de sa fille mais l’inconnu la coupa :
« C’est extraordinaire mais dans le bon sens du terme ! Figurez-vous que le matin, quand Eléonore et moi nous retrouvons pour boire un café au conservatoire, elle me parle toujours de la fille du toit et de l’improbable relation qu’elles tissent à distance. Aux beaux jours, Eléonore ouvre ses fenêtres en espérant que ses mélodies volent aux oreilles de votre fille. »
Il s’adressa à Maria :
« Elle était loin d’imaginer ta surdité, avec tes postures, tes mouvements, elle avait l’impression que tu ressentais sa musique. Et ça l’apaisait parce qu’elle vivait dans l’angoisse. Elle était harcelée au téléphone. La nuit tombée, au moment où elle s’arrêtait de jouer, quand tu quittais ton poste de guet, un homme l’appelait systématiquement et lui fredonnait les mélodies qu’elle venait de te jouer. Il enchaînait sur des menaces perverses et il raccrochait »
La mère coupa court au récit de l’homme, impatiente de comprendre où il voulait en venir : « Et en quoi ma fille peut vous être utile? »
« Eléonore n’est pas venue au conservatoire ce matin, et je n’ai pas réussi à la joindre. Elle m’avait dit qu’en cas d’absence injustifiée, je devrais aller chercher une enveloppe cachée dans son piano et l’amener à votre fille. Cette lettre renferme les éléments qu’elle avait commencé à rassembler. Elle était sur le point de découvrir l’identité de son harceleur. Elle pense que tu es en capacité de recoller les morceaux… »
Un long silence suivit. Chacun semblait perdu dans ses pensées.
Maria, elle, cogitait véritablement.

Elle avait bien remarqué qu’il s’était mis à faire des allers-retours injustifiés chez le disquaire du coin de la rue. Sans compter ses sorties répétées. Et puis, elle avait bien senti qu’une onde nouvelle l’animait depuis quelques temps. Même sa démarche avait changé. Enfin, ce qui confirmait son intuition, c’est qu’elle savait que la veille, quand elle était redescendue de son toit, la place habituelle de son père autour de la table était vide.

Sans même ouvrir l’enveloppe, Maria venait de comprendre.
Elle déglutit, inspira profondément et évita de croiser le regard de son père.