Silence au crépuscule

Maria avait toujours vécu à Paris. Un Paris haut, un Paris long, un Paris profond. Un Paris plein d’Histoire et surtout d’histoires, qu’elle aimait saisir pour alimenter son imaginaire gourmand.
On expliquait son éternelle solitude par son handicap. Sourde de naissance, elle avait toujours suivi l’école à la maison, loin du collège où les adolescentes de son âge connaissaient sûrement leurs premières histoires d’amour.

Couchée à plat ventre sur le rebord du toit terrasse de son immeuble, les yeux rivés sur la rue en contrebas, Maria incarnait tantôt l’espionne, tantôt la lucide rêveuse. Elle connaissait son quartier comme sa poche, du morceau de moulure fêlée de la façade du bureau de tabac, aux mimiques disgracieuses du cuisinier du restaurant du coin de la rue qui sortait toutes les deux heures fumer sa cigarette roulée. En trois minutes trente sept exactement.

Le moment préféré de l’adolescente, c’était juste avant la nuit, à l’heure où le décor s’anime crescendo, où les lumières s’allument une à une, où les gens affairés regagnent leur domicile, cocon douillet au cœur du tumulte urbain. Aux fenêtres, on pouvait bien sûr distinguer des silhouettes, mais Maria s’interdisait de les fixer. Pas question pour elle d’entrer dans l’intimité de ses voisins.

L’unique écart qu’elle s’accordait, c’était d’observer une femme assise devant son piano. Le filtre rouge tamisé du rideau laissait deviner le buste ondulant, et Maria se représentait les notes flottant au-dessus du noir et blanc des touches. La femme passait des heures à jouer et Maria ne s’en lassait jamais. Les sons, elle se les imaginait, ectoplasmes dansants dans un univers onirique qu’elle se fabriquait. La silhouette spectrale de la pianiste devenait musique, et Maria s’en contentait. Un jour, à l’heure où le spectacle des couleurs commence, Maria avait rejoint son poste habituel, mais la femme n’apparut pas. A la place, la longue et fine silhouette d’un homme fonça vers le piano pour en soulever le couvercle. Il en sortit une enveloppe qu’il glissa dans la poche intérieure de son manteau. Avant de partir, il jeta un regard à la fenêtre. Du côté de Maria. La jeune fille bondit en arrière et le cœur battant, fila retrouver ses parents pour dîner.

La sonnette de l’appartement vint chambouler le bon déroulement du repas. La simple vision de l’ampoule signalant que quelqu’un était en train de presser le bouton figea Maria. Le père parti ouvrir la porte, revint quelques secondes plus tard suivi d’un homme. La silhouette longiligne se présenta :
« Jean Edifor, professeur de piano au conservatoire ».
La mère demanda :
« Bonjour… Et… que nous vaut votre visite? »
L’homme n’eut pas le loisir de répondre, le père de Maria enchaîna :
« Il m’a dit qu’il était vnu voir la ptite parce qu’elle pourrait l’aider! Jsais pas en quoi, mais j’ai hâte de lsavoir!»
La mère invita l’inconnu à s’assoir et expliqua la situation à sa fille en langue des signes. Maria, soulagée, exprima sa curiosité de connaître la suite. Jean Edifor poursuivit pendant que la mère signait :
« Ma collègue et amie, Eléonore Iogonovitch, vit au numéro 38 de la rue Bayard, juste en face de chez vous. Peut-être l’avez-vous déjà rencontrée? »
Les parents firent non de la tête. Maria, absorbée par les gestes de sa mère, n’en revenait pas. Jean Edifor se tourna vers elle :
« En tout cas, toi, tu dois la connaître. Depuis quelques mois, elle a remarqué que tu passais de longs moments penchée sur le toit de cet immeuble. La première fois, elle a eu peur mais elle s’est vite habituée à ta présence…»
La mère de Maria, gênée, tenta de justifier les habitudes peu ordinaires de sa fille mais l’inconnu la coupa :
« C’est extraordinaire mais dans le bon sens du terme ! Figurez-vous que le matin, quand Eléonore et moi nous retrouvons pour boire un café au conservatoire, elle me parle toujours de la fille du toit et de l’improbable relation qu’elles tissent à distance. Aux beaux jours, Eléonore ouvre ses fenêtres en espérant que ses mélodies volent aux oreilles de votre fille. »
Il s’adressa à Maria :
« Elle était loin d’imaginer ta surdité, avec tes postures, tes mouvements, elle avait l’impression que tu ressentais sa musique. Et ça l’apaisait parce qu’elle vivait dans l’angoisse. Elle était harcelée au téléphone. La nuit tombée, au moment où elle s’arrêtait de jouer, quand tu quittais ton poste de guet, un homme l’appelait systématiquement et lui fredonnait les mélodies qu’elle venait de te jouer. Il enchaînait sur des menaces perverses et il raccrochait »
La mère coupa court au récit de l’homme, impatiente de comprendre où il voulait en venir : « Et en quoi ma fille peut vous être utile? »
« Eléonore n’est pas venue au conservatoire ce matin, et je n’ai pas réussi à la joindre. Elle m’avait dit qu’en cas d’absence injustifiée, je devrais aller chercher une enveloppe cachée dans son piano et l’amener à votre fille. Cette lettre renferme les éléments qu’elle avait commencé à rassembler. Elle était sur le point de découvrir l’identité de son harceleur. Elle pense que tu es en capacité de recoller les morceaux… »
Un long silence suivit. Chacun semblait perdu dans ses pensées.
Maria, elle, cogitait véritablement.

Elle avait bien remarqué qu’il s’était mis à faire des allers-retours injustifiés chez le disquaire du coin de la rue. Sans compter ses sorties répétées. Et puis, elle avait bien senti qu’une onde nouvelle l’animait depuis quelques temps. Même sa démarche avait changé. Enfin, ce qui confirmait son intuition, c’est qu’elle savait que la veille, quand elle était redescendue de son toit, la place habituelle de son père autour de la table était vide.

Sans même ouvrir l’enveloppe, Maria venait de comprendre.
Elle déglutit, inspira profondément et évita de croiser le regard de son père.