Sur le dos de la Terre

Dans un bateau sur la Nam Ou, Laos, 2012

Bien plus que deux extrémités munies de cinq doigts boudinés, les pieds sont liens avec la Terre. Les orteils en épousent la forme et en ressentent chaque anfractuosité. Témoins des singularités qu’ils foulent, ils nous rappellent, si l’on s’y attarde, notre condition d’êtres mortels, minuscules et insignifiantes entités voyageant sur le dos de la Terre, produits de matières, poussières qui redeviendront poussières…

Conçus pour protéger nos vulnérables petons, chaussettes, chaussures et chaussons sont barrages avec la Terre. Soquettes et bottines font fi des singularités des sols. Sous prétexte de faire front contre les agressions extérieures, elles entravent les mouvements des doigts de pieds et par là même la libre circulation des idées, des réflexions sur notre place à nous, êtres humains, dans ce grand univers.

On nous enseigne bien jeune à faire nos lacets mais nous apprend-on à savoir qui nous sommes, à suivre notre propre chemin ?

Ceci n’est pas un (mini) plaidoyer contre les chaussures, c’est juste un (mini) éloge des pieds.

Cher destinataire inconnu…

Cher destinataire inconnu,

j’ai choisi cette feuille de papier bleu ciel pour vous partager les impressions qui m’habitent ce soir : il me semble que cela vous fera du bien de recevoir cette lettre, ces mots couchés sur le bleu du ciel, car je compatis à vos blessures, celles qu’infligent sournoisement ce que l’on nomme le « monde du travail ».

Je vous propose de vous en échapper à la lecture de mes sensations, car aujourd’hui je suis loin d’ici, loin d’ailleurs. Je suis là, au présent.

(Petite parenthèse d’entre les perceptions : j’ai tout de suite pensé que vous pourriez vous appeler «Jürgen » et même si ce n’est pas votre prénom, il faut bien que je vous appelle.)

En écrivant, je goûte à l’extrémité creuse et arrondie de mon stylo où se loge la pointe d’une canine.
Là où j’avance, j’entends mes pas frotter les herbes hautes, suivis par les bourdonnements affairés des abeilles qui s’échappent.
De splendides papillons aux ailes comme des vitraux trônent ça et là, sur la toison de cette prairie dont ils sont les rois.

Je ne saurai trop vous conseiller d’ailleurs ce que tout à l’heure j’ai senti : l’odeur agréable des copeaux de bois qu’on utilise ici pour les toilettes sèches.

A propos, j’ai touché en me promenant, avec l’intérieur de la main, l’écorce moussue de rondins parcourus de fines excroissances de bois, semblables à de toutes petites lianes…

Voilà. Je ressens la quiétude d’un endroit hors du temps.

J’espère que cette lettre vous aidera un moment à bondir de votre esprit torturé par les affres d’une vie matérielle qui coûte bien trop cher à tout le monde…

 

 

Sur La Route

« Sur La Route » a reçu le 2e prix du concours Libé/Apaj/France Culture

Daniela et Nelson, Volcan Santa Ana, El Salvador. Photo : Flor

 

« On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait » écrivait Nicolas Bouvier dans « l’Usage du Monde » en 1963.

De voyage, l’on rapporte bien plus que les quelques photos que l’on partage, les quelques souvenirs que l’on évoque. Malgré soi et à l’insu des autres, on en revient changé, « plumé ou essoré », grandi, diront certains.

Le voyage suscite les rencontres et chamboule les habitudes, il nous mène là où d’ordinaire, nous n’allons pas.

Ce son est un carnet de voyage. En avril et mai 2014, je suis allée en Amérique Centrale, au Salvador et au Nicaragua. Il m’est difficile de déterminer ce que ce voyage m’a apporté. Une chose est sûre, c’est que Nicolas Bouvier avait raison : j’en ai ramené tout autre chose que ce que j’allais y chercher. J’ai traversé des paysages, des langues, des cultures, mais j’ai aussi atteint des limites, ressenti mille émotions, vécu, tout simplement, les réalités que la vie m’a tendues.

Je dédie ce carnet de voyage sonore à Nelson dont le sourire restera toujours dans mon cœur, à Daniela que j’aime profondément et à Guillaume, mon Amour, auprès de qui j’avance et j’apprends, envers et contre tout.

Les citations sont issues d’ouvrages de Nicolas Bouvier, « L’usage du monde », « Le poisson-scorpion », « Chroniques japonaises », « Le vide et le plein (Carnets du Japon, 1964-1970).

Retrouvez la version courte de ce carnet de voyage sonore sur Libération.fr

L’autre lune

Chaque lune nouvelle apporte avec elle la matière, un virage et son torrent de larmes, en ces points de cycles faits d’agrégats de petites morts.
Pas la mort avec un grand « M » non, mais plutôt toutes ces (en)vies interrompues, prémices d’un chemin fantastique. Toutes les vies dont on rêve aussi.
Chaque passage nous demande de les dénombrer, d’en apprécier le poids et de les ranger bien pliées dans notre for intérieur… jusqu’à la prochaine fois.
Elles continuent de jouer leur petit théâtre d’atomes en suspend, adorables miettes à l’envergure de joyaux.
Dans ce jeu d’ombres, l’éclairage oscille toujours entre le brun et le rouge foncé.
Je trouve libérateurs les torrents de larmes qui lavent mon âme de ses nœuds et ses tensions.

Sans aucune autre vélléïté, sans que palpiter ne m’inquiète.

 

 

Passages de polarités en extrémités

Photo : G. Falgon

On pourrait croire à un combat de coqs.
Je suis tantôt passage, tantôt barrière,
Parfois traversée, d’autres fois démarcation.
Je rebondis d’un côté et de l’autre de la frontière,
Alternant entre intensité et banale simplicité.
La lisière est ténue, mouvante ou carrément débordante.
Je passe de la sérénité, respiration empreinte de douceur,
A des milliers de feux d’artifice,
Quand la vie devient tachetée, mouchetée de palpitations,
Quand commence le périple du bonheur
Ou, plus vomitif,
Celui du carnage intérieur,
Lorsque parfois, fleur fanée, chiffonnée,
Elle se recroqueville, la vie,
Finie la poésie du lieu, les éblouissantes éclipses aquatiques,
Le cirque du soleil devient nébuleuse éclaboussante,
Je pense danger, barbelés, mort,
Et j’oublie transgression, lumière, liberté.

Pense-Temps

Photo : G.Falgon

Silence…
Je pense…
Je pense en dents de scie
Que prendre le temps a du sens.

Je célèbre la lenteur
Et m’accorde une transe,
Semi tempête,
Demi silence.

Je pense que l’ellipse sème le mensonge,
Je rêve qu’une éclipse rompe le manège,
Le tournis des ambitions,
La nausée des illusions.

Je peine à penser que se presser a du bon,
J’hiberne en pensées
Et j’écoute les sons,
Grands messes lissées ou scènes épicées.

Je cille quand persifle le vent
D’orateurs viciés des chevilles jusqu’aux pieds,
J’opine quand perdure le temps,
L’écoute attentive des sonnets du présent.

Pattes d’oie

Photo : G. Falgon

Au coin de ses yeux,
De petites rides apportent à son regard
La sagesse du temps qui passe,
La prestance de l’homme qui pense,
Silencieux,
Mystérieux.

Il économise les mots comme les sourires,
N’en pense pas moins mais ne dit pas tout,
Embrasse le vent,
Imprègne ma vie,
Emprunte sa voie.

L’homme mesure,
Il s’interdit les écarts
Et avec parcimonie,
M’offre ses égards.

Il conjugue son allure à celle du temps,
S’enivre de saisons,
S’habille de bourgeons,
Se délecte de sensations.

Tranquillement, il avance,
Ignorant l’ennui,
Saisissant la vie.

 

 

 

 

Bleu

Photo : G. Falgon

Je vois bleu. Tu me sautes aux yeux.
Pulsions, flux et reflux,
Mes émotions scintillent. A la folie, je fonds.
Ton bleu m’inonde à en souffrir.
Je le sais, et pourtant je viens.
Entre tes mains, je désire.
Et tu me retiens.
Et moi, encore je reviens,
Je sais, et je reviens.
Parce qu’à mon insu, je veux.
Je te veux et toi, rien.

31 years old

31 ans.
Je commence à peine à me réconcilier sans jugement avec l’adolescente que j’ai été.
Et je pense que c’est une bonne chose : je commence à savoir qui j’étais.
Je commence à accepter mes putains de défauts. Peut être.
A les regarder droit dans les yeux et à avoir de la compassion pour eux.
Il a fallu quand même apprendre une forme de sagesse, toutes les passions du passé ne pouvant faire partie que de la mémoire. Qui j’étais n’est plus moi.

Je ne digère plus les tirades écorchées, les plats épicés, les relations passionnées :
Se contentant de tourner indéfiniment sur une névrose, sur soi, comme un derviche inversé.

A 14 ans, je ne comprenais pas que l’on puisse bannir l’idée de passion et aujourd’hui,  des effets passionnés qui ont fait de moi ce que je suis m’angoissent, me poussent au recul.
Longtemps, c’était « tout ou rien », dit Ferré dans sa chanson « 20 ans » et c’était bien.

J’ai vécu longtemps comme si je pouvais, je devais être immortelle.
Capricieuse et enflammée, impulsive et grondante.
Après, j’ai pensé souvent à la mort. Je pensais tous les jours à la mort.
Je pouvais me croire atteinte d’une maladie grave par exemple.
Et je ne pensais pas que ce que je mange, respire, fais, puisse avoir une quelconque incidence sur ma longévité.
Je ne pensais pas qu’on entretenait une longévité, physique ou psychique, sans quoi la vie devenait égoïste et courte.

A 30 ans, que sais-je de la vie ?
Peut être un peu mieux sa valeur au regard de la mort.
Ce que signifie vieillir, aimer mieux, favoriser la vie, éloigner de soi la mort tout en la sachant là, possible.

Et même, dans les deuils et les passages, il faut qu’il y ait deux forces motrices qui puissent cohabiter. L’une sombre et pétrifiante, l’autre lumineuse et en mouvement. Pour s’équilibrer.

Il faut parfois du temps pour vieillir, pour mûrir, comme pour régresser.